Metin
ARDITI , «La pension Marguerite», Actes Sud, collection
Babel, 2006.
Surtout, n’allez pas chercher dans quelque moteur de recherche un
résumé ou une présentation de ce livre contesté.
Entrez plutôt dans cet univers tout autant musical que nous renvoyant
à moultes éléments rencontrés au cours d’une
psychanalyse. Enigme de la naissance, de l’origine ; co-présence
de l'amour, de la honte, de la culpabilité ; symptômes et blocages
(l’obsession de cette fente dans le violon d’Aldo Neri, protagoniste
principal ; sensation d’un bruit parasite lorsqu’il joue le
do) ; positions incestuelles tant d’un parent que de l’enfant,
inconscient « choix » du compagnon de vie, non dénué
de lien avec le temps de l'enfance ; bisexualité latente ou avérée
chez la plupart d’entre nous ; mère réelle, mère
fantasmée, mère de substitution, femme-mère ; renaissance
tardive du violoniste Aldo, au fur et à mesure qu’il lit le
journal tenu par sa mère durant sa psychanalyse. Peu de pages, nombreuses
émotions.

Metin
ARDITI , «Victoria-Hall», Actes Sud, collection Babel,
2004 puis «L'imprévisible».
Genève, Prague, Trieste, présent et traces du passé.
La découverte du manuscrit d'une lettre de Franz Kafka est le prétexte
à la rencontre entre un banquier suisse corseté par une stricte
éducation paternelle, et une jeune et future cantatrice. Ici encore,
comme dans "La pension Marguerite", les pages de ce roman sont
ponctuées de musique classique, ici lyrique. Je me suis laissé
prendre au charme simple de ces pages, où plaisir et désir
ont tant de mal à se dénuder. Le roman qui fait suite à
"Victoria-Hall" est "L'imprévisible", que je
viens de finir avec le même plaisir : la femme du banquier, sa vie
dorénavant à venir, à part entière.
Paul
AUSTER, «M. Vertigo», Paris, Actes Sud, collection
Babel, 1995.
Roman qui lorsque je le lus, me parut tant métaphorique d'une possible relation
père-fils qu'agréablement dénué de prétention. Sorte de conte initiatique
pour "grand". Je ne sais pourquoi tant de critiques l'éreintent. En voici
la "quatrième de couverture", piquée sur le site d'Amazon.fr : "
J'avais douze ans la première fois que j'ai marché sur l'eau. L'homme aux
habits noirs m'avait appris à le faire, et je ne prétendrai pas avoir pigé
ce truc du jour au lendemain. Quand maître Yehudi m'avait découvert, petit
orphelin mendiant dans les rues de Saint Louis, je n'avais que neuf ans,
et avant de me laisser m'exhiber en public, il avait travaillé avec moi
sans relâche pendant trois ans. C'était en 1927, l'année de Babe Ruth et
de Charles Lindbergh, l'année même où la nuit a commencé à envahir le monde
pour toujours. J'ai continué jusqu'à la veille de la Grande Crise, et ce
que j'ai accompli est plus grand que tout ce dont auraient pu rêver ces
deux cracks. J'ai fait ce qu'aucun Américain n'avait fait avant moi, ce
que personne n'a fait depuis".
Anouar
BENMALEK, «L'Enfant du peuple ancien ». Pauvert,
2000 (ou dans la collection Le Livre de Poche).
Au début des années 1870, Kader l'algérien, fait partie
de ces hommes qui tenteront en vain de combattre la colonisation de leur
pays par la France. A Paris, la jeune Lislei se fait arrêter durant
la sanglante Commune de Paris. Tridarir l'enfant, est le seul Aborigène
encore vivant en Tasmanie. Il cherche ses parents morts et ses ancêtres
dans les rêves de son peuple assassiné. Les deux jeunes adultes
et l'enfant vont se trouver réunis. Ce livre est plus que leur histoire
: un grand moment d'humanité, une écriture dépouillée,
l'omniprésence de l'amour et de la mort intriqués.
Anouar
BENMALEK, «Le rapt», Paris, Fayard, 2009. (nouveau
: 17 novembre 2009)
La vie des algériens aujourd’hui, un regard sur le pays et
sa guerre de libération, avec tortures de part et d’autre,
massacres et terreur. Cinquante ans plus tard, dans l’Alger actuelle,
la toute jeune fille d’un couple algérois est enlevée.
Commence la plongée dans l’horreur du souvenir des spoliés
et des oubliés, les affres du passé toujours agissants dans
l’esprit du ravisseur qui va se livrer à un insupportable chantage
révélateur des amours, des haines et du courage de certains.
Impossible d’en dire plus sur ce thriller sans en dévoiler
le développement, sinon : à lire absolument.
Stefano
BENNI, «Saltatempo». Acte Sud, 2003.
L'Italie à partir des années 50. La montée de notre soi-disant modernité,
vue de la campagne italienne et au travers des yeux d'un jeune homme dont
on suit l'évolution. Mais ce qui caractérise Benni, est ce mélange de réalisme,
de poésie, de sens politique. Un talent d'écrivain rare, sans doute servi
en France par une traduction qui se laisse oublier.
Stefano
BENNI, «Achille au pied léger». Acte Sud,
2005.
L'Italie d'aujourd'hui, où Silvio Berlusconi n'est jamais appelé que Le
Duce (en référence au Mussolini des années facistes). Un jeune auteur en
mal d'écriture rencontre Achille, jeune homme si différent d'Ulysse, héros
du roman. Pas seulement une grande histoire d'amitié, et rien de mièvre
dans ce travail sur la différence. Même poésie que dans le précédent roman,
même humour tendrement déjanté. Même profondeur du regard sur l'être humain.
Tonino
BENACQUISTA , «Quelqu'un d'autre». Paris, Gallimard,
collection Folio, 2002.
Deux hommes, que le hasard fait se rencontrer le temps d'une partie de tennis,
seront-ils trois ans plus tard au rendez-vous qu'ils se fixent ? Entretemps,
chacun va-t-il changer sa vie, devenir un autre soi-même (le véritable
soi-même) et se départir d'une façon d'être actuelle,
qui pèse à chacun ? La vie qu'ils se rêvent, est-ce
pour chacun sa "vraie vie" ? Au prix de quels abandons, de quelles
renonciations, de quels risques, de quels choix ? Et pour quels gains changer
: pour enfin avoir le sentiment d'exister ? Perte d'une partie de soi, découverte
de soi. Un roman distrayant.

T.
C. BOYLE, «America», Grasset, Le livre de poche,
1997.
Roman où l’on peut se retrouver dans nombre de ses personnages,
et dont aucun n’est caricaturé. Certes il se déroule
aux USA, non loin de la frontière mexicaine, mais ses protagonistes
« bobo » (bourgeois-bohèmes) et ceux plus que miséreux
sont universels. Extrait de la quatrième de couverture :
« América est la passionnante et très émouvante
histoire de ces hommes et de ces femmes aux visages sombres, aux dos solides,
qui risquent tout pour traverser la frontière mexicaine et investir
le rêve américain. Deux d'entre eux, Càndido et América
Rincón, sont venus en Caroline du Sud et habitent dans un fragile
abri au fond d'un ravin, où ils luttent pour ne pas mourir de faim.
Tout en haut du canyon, la très correcte famille de Delaney mène
une existence paisible.
Il est journaliste, elle est dans l'immobilier et ils ont choisi de vivre
dans un lotissement protégé mais ouvert sur une nature restée
à l'état sauvage loin du centre ville de Los Angeles, de ses
immigrés et de sa délinquance. Quand l'accident arrive –
Delaney manque d'écraser Càndido sur la route du canyon –
leurs deux mondes se croisent. Une tragi-comédie se met en place
où erreurs, drames et malentendus s'accumulent. Et la paranoïa
gagne le lotissement (…) ».
T.
C. BOYLE, «Au bout du monde», Grasset, Le livre de
poche, 1991.
Ce magnifique et âpre roman se déroule sur les berges de l'Hudson, tandis
que les hollandais colonisent les terres indiennes de l'est des Etats-Unis
(les terres de la future New-York). S'y mêlent, le destin d'indiens au XVIIème
siècle, puis de métis indiens au XXème ; la violence d'un capitalisme d'abord
terrien, exporté de l'Europe vers le Nouveau Monde, l'assujettissement de
fermiers aux nouveaux propriétaires des lieux, l'écrasement des tribus indiennes
spoliées de leur terre, de leur santé avec l'importation de maladies nouvelles.
Les protagonistes du XXème siècle "héritent" de leur passé et ce qu'on croyait
tombé dans l'oubli fait systématiquement retour. Abandons, pertes, corps
marqués, trahisons et réminiscences.
T.
C. BOYLE, «D'amour et d'eau fraîche», Grasset,
Le livre de poche, 2003.
Fin des années 60, d'abord sous le soleil de Californie, les "vagueux"
- rendus "vagues" par LSD, marijuana et alcool - d'une vingtaine
d'année forment une communauté d'une quarantaine de personnes
où chacun est frère ou soeur de l'autre, se partageant jusqu'aux
morpions. Les liens "dogmeux" qui les unissent commencent à
se déliter avant même qu'il ne leur faille émigrer sous
un autre soleil, celui si rare et si précieux de l'Alaska. Dans l'Arctique,
les pensions de chômage et autres aides de l'état ne suffisent
ou ne parviennent pas. Par 40° en dessous de zéro neuf mois par
an, les vagueux de "Marginocity" rencontrent ces hommes et femmes
se coltinant à chaque instant aux dangers d'une terre des plus sauvages,
où l'entraide n'est pas "hip" ou "hippie", mais
indispensable. Encore un magnifique et enseignant T. C. Boyle, tandis que
je commence une autre de ses radiographies de l'Amérique, son roman
"Le cercle des initiés", autour du Rapport Kinsey sur la
sexualité des années 50.
Catherine
CLEMENT, «Mémoire», Paris, Seuil, 2009.
Voir ICI.
(nouveau : 27 juin 2009)
J.-M.
COETZEE, «Au coeur de ce pays», Paris, Le serpent
à plumes, collection Motifs n°74, 1999. (nouveau
: 03 avril 2009)
Magnifiquement traduit de l'anglais, un huis clos sud-africain, incestuel
et fou, au coeur de terres torrides et isolées. C'est Magda, fille
du maître de la propriété, qui est la narratrice. Une
descente aux enfers, enfer préexistant à la folie qui, peu
à peu, se déploie. Rude et beau roman dont les voix ça
et là peuplent le désert.
Franck
CONROY, «Corps et âmes (L'enfant prodige)»,
Paris, Gallimard, 1996 (paru depuis dans la collection Folio).
Durant la seconde partie du XXème siècle, passées les
années 40 à New-York, un gamin américain pianote mécaniquement
sur un vieux piano de seulement 70 touches, tandis que sa mère, abîmée
par l'existence, conduit un taxi. Enfance et adolescence d'un futur célèbre
virtuose. Histoire de vies, sur fond de jazz et de musique classique. Un
délice pour littéraires et mélomanes, un grand roman.
Jean-Paul
DUBOIS , «Une Vie française ». Editions de
l'Olivier - Le Seuil, 2004.
Un livre Prix Femina et Prix du roman Fnac 2004. Pour moi, un agréable
roman qui se laisse lire. La vie politique, la vie tout court, y sont moins
présents que dans les premiers spectacles de Philippe Caubère.
Un livre non seulement bien écrit, mais dont je m'irritai durant
sa lecture que le "bien-rédigé" se voit tant. Il
commence dans la légèreté d'une promenade, après
un décès dès lapremière page, puis les drâmes
s'y succèdent durant son dernier tiers, jusqu'à la fin. Tellement
moins palpitant, par exemple, qu'un roman d'Isaac Bashevis SINGER. Bon roman,
donc, qui stigmatise notre "modernisme", celui-là même
qui couronne de deux prix un roman simplement très convenable.
Marguerite
DURAS , «Le marin de Gibraltar ; Les petits chevaux de Tarquinia
; Le ravissement de Lol V. Stein ». Folio Gallimard.
Trois romans phénoménaux, même si la fin du Marin me
parut traîner en longueur. Prose d'une drue et profonde poésie,
par une Duras d'avant la "durasmania".

Jean
ECHENOZ, «Les grandes blondes», Paris, Editions de
Minuit, 1995.
Roman plein de poésie un tantinet saugrenue. Livre singulier, à
part, dans un style unique parfaitement maîtrisé, dont le lecteur
est mis en position de complice des effets de style de l'auteur, sans pour
autant avoir le sentiment d'être raccolé. Livre pour sourire
de nos petits et grands tourments, qui voit parfois "les grandes blondes"
désireuses de se tenir à l'écart du monde, précipiter
dans le vide les importuns.
Alaa
EL ASWANY, «Chicago», Paris, Actes Sud, 2007.
Je ne sais pourquoi le titre "Chicago", hormis le fait de nommer
le lieu (une faculté de médecine, département histologie,
qui a peut-être à voir, de loin, avec le métier de l'auteur
: dentiste) où se déroulent les échanges entre quelques
américains et surtout, égyptiens de exil de fraîche
ou longue date, musulmans ou musulmanes pour les uns, coptes pour les autres
et quelque noire américaine, aux prises avec croyance, doutes, rejets,
intégration, amours... et services secrets de la dictature égyptienne.
Un dithyrambe a été fait de ce livre par ceux qui le vendent,
livre qui est un bon roman, intéressant, ni plus selon moi, ni moins.
Un genre de David Lodge, auquel s'ajoutent les questions de l'auteur concernant
sa patrie.
Alaa
EL ASWANY, «L'immeuble Yacoubian», Paris, Babel,
Actes Sud, 2004.
Bel et sombre roman où au prétexte d’un immeuble et
de ses successifs habitant, l’auteur dépeint principalement,
dans l’Egypte d’Abdel Nasser, une certaine sociologie de ce
pays dans les années 70. L’homosexualité, la pauvreté,
la vieillesse, les désirs, la montée d’un islam radical
et violent, face à un tout puissant et corrompu Etat.
John
FANTE, « Le vin de la jeunesse ». Paris, Bourgois,
10-18, 1986.
La jeunesse du futur auteur de Mon chien Stupide. Même si
Télérama a aimé, même si la lecture des premiers
quatre cinquièmes du livre suffisent, un très beau récit
de la tribu Ritalix.
John
FANTE, « Mon chien Stupide » (et les autres romans
de Fante). Paris, Bourgois, Collection 10-18, 1986.
Henry est un père de famille italo-américain, romancier et
écrivain en panne d'inspiration. Il se fait adopter par - plus qu'il
n'adopte - un énorme chien, homosexuel et... homophile, puis il adoptera
une truie en se consolant du départ pourtant attendu de ses quatre
enfants. Entre un verre de vin et une épouse au caractère
trempé, ce "héros" cinquantenaire nous offre cent
sourires et un brin de mélancolie.

Christian
GAILLY, « Nuage rouge ». Paris, Editions de
Minuit, 2000.
Un extrait, chap. 10, p. 64 & 66, sauf erreur :
" Perdre son temps, vivre, c'est pareil. Vraiment ? Oui, c'est
la même chose, c'est une seule et même chose. Exemple :
Quand on s'occupe agréablement, on oublie qu'on perd son temps mais
on le perd quand même. Autre exemple : Il nous arrive de penser
qu'on gagne du temps mais on le perd quand même. Dernier exemple :
Le temps réel qu'on s'imagine saisir en le disant réel n'existe
pas, et même s'il existait on le perdrait quand même" [...]
"ça n'est qu'après, quand elle est partie après
m'avoir dit : Je ne m'ennuie pas mais j'ai à faire, que j'ai
pensé que ça avait passé, que ça s'était
passé, et aujourd'hui je pense qu'il n'existe qu'un temps, le temps
littéraire."
La plupart des romans de Gailly sont magnifiques.
Christian
GAILLY , « Les oubliés ». Paris, Editions
de Minuit, 2007.
Même si des auteurs comme Walter Mosley (ci-dessous) et Franck Conroy
(ci-dessus) n'ont pas mal fait dans le genre, l'on pourrait ici dire : "poignant,
écrit et musical comme un Gailly". Encore un bel et court roman
dont voici la quatrième de couverture : "Tôt ou tard.
Ça nous arrivera. On nous oubliera. En attendant leur tour, les deux
journalistes de cette histoire, Schooner et Brighton, se donnent pour tâche
de ramener à la lumière certains artistes oubliés.
Ils appellent ça des missions. On part en mission, disent-ils. La
dernière va leur coûter cher. L’un y trouvera la mort,
L’autre, ce sera l’amour."
Romain
GARY, « Clair de femme ». Folio Gallimard n° 1367.
La vie de Gary, alias Emile Ajar, est un roman. Quelques phrases extraites
de celui-ci : "Aimer est une aventure sans carte et sans compas où
seule la prudence égare" ; "C'est une époque où
tout le monde gueule de solitude et où personne ne sait qu'il gueule
d'amour" ; "... il faut du temps, nous sommes encore un peu étrangers
l'un à l'autre, hésitants, incertains, il nous manque des
discordes, des différends, des heurts, la découverte de nos
travers, défauts et petitesses, toutes ces incompatibilités
qui nous permettront de mieux nous sculpter l'un dans l'autre, de bricoler
nos rapports, de nous ajuster, d'épouser peu à peu nos formes
respectives, et la tendresse vient alors enrichir ce qui manque à
l'un par ce qui manque à l'autre...".
Nancy
HUSTON , « La virevolte ». Paris, Actes Sud,
collection Babel, 1996.
Il y a du "Lol V. Stein" et du "Marin de Gibraltar"
de Duras dans ce court livre de Nancy Huston. Femme et mère, la passion
de la danse certes, mais tant d'autres choses à découvrir
entre les lignes, amènent "l'héroïne" de ce
livre à abandonner sa famille, pour s'abandonner à la danse,
à elle-même.
Siri
HUSTVEDT , «Tout ce que j'aimais», Paris, Actes Sud,
collection Babel n° 686, 2003. (nouveau
: 27 septembre 2009)
Art, culture, hystéries, psychopathie et amours : beaucoup d’humanité sous
la très belle plume de l’auteure, concerto pour une voix et autres portées.
Léo en solo, homme jeune puis vieillissant, entouré du peintre Bill, de
Matt, Violet, Lucille, Erika, Lazlo, Mark et les autres. L’un des plus profonds
romans de vie(s) que j’aie lus en 2009.
Jackie
KAY, «Le trompettiste était une femme».
Hachette Littératures, 2001. (nouveau
: 15 juillet 2009)
Tout n’est pas dit dans le titre qui sonne comme celui d’un
noir polar. Ce livre est une histoire d’amours, de deuils et de remémoration
lorsqu’après le décès de Joss Moody, trompettiste
de jazz mondialement célèbre dans cette fiction, son fils
adoptif et le reste du monde apprennent que ce musicien cachait être
physiquement une femme. Mais qu’est-ce qu’être une femme
? Qu’est-ce qu’être un homme ? N’est-ce que question
d’organes ? Et comment pour ce fils, faire avec cette découverte
post mortem, d’un papa qui fut une femme ? Mais quels liens unissent-ils
fils et pères, fils et mères ?
Sur fond lointain de boueux déchainement médiatique, l’épouse
du jazzman qui seule partagea ce secret se rappelle leurs quarante années
de mariage en attendant leur fils.
Yasmina
KHADRA , «L'attentat». Paris, Julliard, 2005.
L'amour dans ce livre, fait vite place à la rage du narrateur, la
colère déversée et rentrée, parfois la haine
et le dépit de soi. D'origine arabe et de culture musulmane, Amine,
dont les amis sont juifs et israéliens, est à Tel Aviv un
grand chirurgien qui s'est battu pour son intégration en Israël
et sa réussite professionnelle. Le bonheur lié à cette
réussite et à son amour pour son épouse ne tient que
durant quelques pages. Il laisse place à la réflexion sur
la guerre kamikaze des palestiniens pour leur dignité face au pouvoir
israélien. Tout juif de Palestine est un peu arabe et aucun Arabe
d'Israël ne peut prétendre ne pas être un peu juif,
dit l'un des protagonistes. Quelques dizaines d'années de pseudo-tranquillité
pour les juifs en Israël coûteront-elles aux Arabes plusieurs
centaines de milliers des leurs ?
On peut tout te prendre ; tes biens, tes plus belles années,
l'ensemble de tes joies, et l'ensemble de tes mérites, jusqu'à
ta dernière chemise - il te restera toujours tes rêves pour
réinventer le monde que l'on t'a confisqué.
Andreï
KOURKOV, «Le Pingouin». Points Seuil, 2000.
Un ukrainien vit avec un pingouin sauvé du zoo. Pingouin au coeur fragile,
dont le maître écrit des nécrologies avant que ne décèdent systématiquement
ceux qu'elles louent... Athmosphère brumeuse, grand talent d'écrivain, doux-amer,
doté de cette légèreté grave à la Erik Satie, dans une Europe de l'Est inquiétante
et loufoque.
Tom
KROMER , «Les vagabonds de la faim». Paris, Christian
Bourgois Editeur, collection Points (n° P1205), 2000.
En 1934, un stiff, c’est en argot américain –
en slang – un vagabond. Un SDF, dit-on aujourd'hui
"pudiquement" à la téloche, au "PS", à
l' "UMP", etc..
Et un dur, c’est un train. Un train de marchandise. Un stiff
« cloue un dur » lorsqu’il parvient à
attraper un train en marche sans se faire déchiqueter – moment
de sa vie où il souffrirait finalement le moins – pour ensuite
passer de longues heures glaciales dans un wagon vide qui le mènera
de la misère ici, à la misère là-bas. L’auteur
a vécu durant des années cette vie de vagabond aux Etats-Unis.
Le personnage sans domicile de son roman, c’est donc un peu lui.
Récit d’une misère chassée de ville en ville
par les cognes (la police) haineux, sous le regard indifférent
des gens ayant quelque travail. Une écriture aussi dépouillée
qu'ordures et rats pullulent dans ce sombre, sobre et révoltant récit,
aussi dénué de possible happy-end que de lyrique pathos. Si
l'on osait dire au vu d'un pareil sujet : magnifique.
Hanif
KUREISHI, « Quelque chose à te dire », Paris,
Christian Bourgois éditeur, 2008.
Londres en 2005. Le narrateur est Jamal, psychanalyste cinquantenaire anglo-pakistanais
qui parle au présent de ses amis, de ses amours, de politique internationale,
de la bigarrée société londonienne et de ses jeunes
années, lesquelles recèlent un lourd secret qui le hante et
ne tarde pas, tel retour du refoulé, à se refaire jour. Passionnant,
drôle, parfois tragique et coloré roman dont on regrette à
la fin, qui ne compte que 569 pages.
Extraits, page 176 : "Je songeai qu'avec une putain, on paye pour
avoir le droit de ne rien dire - ne pas avoir à donner à une
femme ce que l'on a de plus précieux, nos mots." Puis page
410 : "Je lui dis que j'avais envie de libérer l'analyse
du jargon technique et du "scientisme" dominants (typique des
analystes qui écrivent pour leurs pairs ou pour les étudiants)".
Gilles
LEROY , « Alabama song ». Paris, Mercure de France,
2007.
Quelque chose des « Marin de Gibraltar » et « Lol. V. Stein » (doigts gantés,
je voudrais dormir, et je dois danser) de Duras, dans le dernier livre de
Gilles Leroy. On ne sait jamais quelle épaisseur d’homme, se cache entre
les lignes de son roman. « Alabama song » ; l’entrecroisement des personnages
principaux passés au second plan, et des seconds rôles mis en avant. Mais
bref : il faut découvrir Gilles Leroy et son dernier écrit publié, qui de
l'intérieur, nous raconte Zelda, épouse de l'écrivain
Francis Scott Fitzgerald ("Tendre est la nuit", "Gatsby le
magnifique"). Ajout de novembre 2007 : bravo à mon ami Gilles qui
vient d'obtenir le Prix Goncourt pour "Alabama song".
Gregory MACDONALD, «Rafael, derniers jours », 10/18
Domaine étranger, 1996 .
Un condensé de misère et d'humanité. Considéré
par autres habitants de cette bourgade américaine, voire par lui-même
comme un déchet, Rafael cherche de quoi nourrir sa famille et étancher
sa propre soif. Acceptera-t-il, contre la promesse d'un chèque, de
mourir des tortures qui lui seront infligées pour les besoins d'un
film? Un autre Voyage au bout de l'enfer ; certes un très "beau"
livre, mais qui peut profondément ébranler le lecteur.
Gérard
MORDILLAT , «Les Vivants et les Morts». Paris, Calmann-Lévy,
collection Le livre de poche (n° 30497), 2004.
A l’heure longue et sinistre d’une « logique » économique
strictement financière – celle où le seul profit de
quelques-uns contraint le plus grand nombre à la misère, et
à cette époque durable où la plupart des gens qui font
la politique ne font plus que de la démagogue et personnelle politique,
les 800 pages de ce roman, découpé par plans d’une à
quelques pages, au style plus journalistique que littéraire mais
qu'importe ; un livre captivant.
C'est l’histoire contemporaine d’une entreprise, de familles,
d’une ville et d’une cinquantaine de leurs acteurs. Dégâts
psychologiques, sociaux et économiques, amitiés, amours, combats
ouvriers, dénonciation si actuelle d’une société
– la nôtre – qui n’aurait plus d’humain que
ses collectifs cyniquement bernés, ses égoïsmes individuels
ou de classe, et les élans singuliers de rares espoirs mus par...
une énergie du désespoir. Un très grand réalisme
qui éclaire si bien l’actualité, notamment celle encore
de cette fin 2007.
Walter MOSLEY, «La Musique du diable », Paris, Point-Seuil,
1999.
Livre sombre, lyrique, musical, lumineux. "Soupspoon Wise, vieux bluesman
rongé par le cancer est recueilli par sa voisine, une blanche alcoolique
qui va se démener pour le soigner, allant jusqu'à en perdre son travail,
et presque, la vie. Grâce à elle, le vieux bluesman hanté par ses souvenirs,
se remet à jouer et à chanter le blues. Un ouvrage chargé d'émotion et de
poésie" (extrait de l'article consacré à Walter Mosley dans l'encyclopédie
en ligne Wikipédia).
Arto
PAASILINNA, «Le bestial serviteur du pasteur Huuskonen»,
Paris, Denoël 2007, Folio n° 4815. (nouveau
: 7 novembre 2009)
Extrait de la quatrième de couverture : "Le
pasteur Oskari Huuskonen traverse une mauvaise passe. Sa foi vacille, son
mariage bat de l'aile, ses prêches hérétiques lui attirent
les foudres de l'Eglise. Même la pratique du javelot ascensionnel,
sport a priori inoffensif, lui cause des ennuis. Comme si cela ne suffisait
pas, il va s'attacher à un ourson orphelin, prénommé
Belzéb, offert par ses ouailles. Il lui construit une tanière
en prévision de l'hiver, l'y rejoint en compagnie d'une charmante
biologiste, s'y adonne à des plaisirs peu platoniques. Il n'en fallait
pas moins pour que sa femme et son évêque le congédient...
Huuskonen et Belzéb vont partir à l'aventure (...)."
Je n'avais pas encore fait de place ici à cet irremplaçable
écrivain. Ce livre que je referme avec regrets m'a tout autant amusé
que ses "Le lièvre de Vatanen", "Prisonniers du Paradis",
"Petits suicides entre amis", etc. : autant de chefs d'oeuvre
d''humour non dénué de poésie en littérature.
Seuls effets secondaires de ces antidépresseurs : rires et sourires
à chaque page..
Arto
PAASILINNA, «Le Cantique de l'apocalypse joyeuse»,
Paris, Denoël 2008. (nouveau
: 3 décembre 2009)
Des écolos, un évêque, des buveurs de bière.
Entre eux et d'autres individus, court l'"Ange volant", jeune
folle que l'épuisement seul rassasie. Ou comment, du testament d'un
notoire brûleur d'églises communiste, va naître une communauté
que rencontrera la troisième guerre mondiale. Un conte moderne, plein
d'une singulière vitalité, par un Paasilinna toujours philosophe,
rural et drolatique.
Francis
PONGE , « L'Atelier contemporain ». Paris,
Gallimard, 1977.

Knud
ROMER , «Cochon d'allemand». Montréal, Les
Allusifs, 2007.
De même que ma famille d'origine italo-nord-africaine et moi nous
entendîmes tour à tour traités de "sale juif",
de "bougnoul", de "crouille" ou de "melon"
depuis les années 60, c'est de "sale boche" ou de "cochon
d'allemand" que l'auteur de ce roman autobiographique se fait qualifier
durant sa scolarité au Danemark, sa mère étant née
allemande d'une famille prussienne. Belle écriture, très beau
récit d'où sourdent colère et émotion, tantôt
drôle et tantôt amer... Voici ce qu'en disent la Fnac
ou encore, le site Rue89.
Philip
ROTH, «Portnoy et son complexe». Paris, Gallimard,
1970 - Folio Gallimard n° 470.
Que dire de ce roman lu voici si longtemps ? Un roman juif, américain,
drôle, oedipien ; l'hormone bouillonnante à 33 ans comme à
15 pour ce jeune homme dont on connaîtra la mère, la soeur...
Branimir SCEPANOVIC, «La Bouche pleine de terre»,
L'Age d'Homme, 1975 & 1993.
« Un homme condamné par la maladie désire mettre fin à ses jours.
Il choisit comme lieu une vaste forêt près du Montenegro. En chemin, il
croise deux campeurs, deux amis chasseurs. La surprise est telle qu'il prend
peur et s'enfuit. De là, naît le drame : les deux campeurs interprètent
sa fuite comme la preuve d'une faute, qui doit être punie, et ils le prennent
en chasse. Dans une course haletante, symbolique et métaphysique, l'auteur
fait alterner les points de vue des poursuivants et celui du fugitif ».
Frédéric SCHIFFTER, «Traité du cafard»,
Bordeaux, Finitude, 2007.
Un livre certes sombre, mais parfois drôle. Extraits de-ci de-là :
Page 75 : « Ma mémoire est atteinte d’incontinence nostalgique ».
Page 75 : « Eduquer, gouverner, soigner ; autant d’activités vouées à l’échec,
selon Freud. Toutes trois, en effet, sont des variantes de l’amour ».
Page 29 : « Plus le temps passe, plus j’accuse la fatigue de ma naissance
».
Page 7, l’auteur citant Fernando Pessoa : « S’il venait à penser, le cœur
s’arrêterait».
Page 78 : « Le raffinement suprême du donjuanisme consiste à être plus séduisant
dans la rupture que dans la rencontre ».
Enfin page 79 : « Quand j’écris, sentiment d’être un imposteur. Quand je
n’écris pas, sentiment de me trahir ».
Isaac
Bashevis SINGER, «Ennemies». Paris, Stock, 1975.
L'oeuvre romanesque de Singer équivaut pour moi à celle de
Dostoievski, et dans d'autres arts, à celles de Mozart, Beethoven,
Bach, Wagner, Prokofiev, Rachmaninov, Ferré, Zappa, Bacon, Stael,
Schiele. Le "héros" d' Ennemies est toujours juif au lendemain
de la seconde guerre mondiale. Sa femme est morte dans les camps de concentration,
il a été caché des années par une fermière
polonaise non juive, aujourd'hui son épouse. Il a une maîtresse,
juive elle aussi. Sa première femme reparaît, rescapée
des camps... Un livre ou se mêlent judéité, antisémitisme,
amour, haine, singularité, universalité, humour, pathétisme
et tragédie, qui légitime à nouveau l'expression :
"l'humour, c'est l'élégance du désespoir",
expression qui m'évoque l'origine incertaine de l'archétype
des "mères juives" (cf. bibliographie psy sur ce site).
William
STYRON, «Face aux ténèbres (Chronique d'une
folie)». Folio Gallimard n° 2525 (4,70 €).
Où le romancier américain, notamment auteur de “Le Choix de Sophie”
dépeint son propre épisode dépressif et sa sortie de celui-ci.
Janos SZEKELY, «L'enfant du Danube», Paris, 10/18,
n°3978.
Le livre de mon été 2007. Béla, enfant seul et battant,
et mort de froid, avance dans cette Hongrie de l'entre deux-guerres. Cet
égoïste et généreux garçon nous ramène
à ce que nous fûmes et sommes ; tiraillés entre nos
contradictions, désirs, devoirs et espérances, ventre vide
de quelque nourriture... Non. Ce que nous raconte Béla de son enfance
et de son adolescence, pouvu que nous ne l'ayons pas connu... Comme "Corps
et âmes", de Franck Conroy, un "énorme" roman.
Brady
UDALL, «Le Destin miraculeux d'Edgar Mint», Paris,
10/18, 2003.
Un des plus formidables romans que j'aie lu. Ce qu'en dit la FNAC : « Edgar
Mint est un petit métis de 7 ans qui vit dans une réserve apache de l'Arizona.
Il a la tête dure et en a bien besoin... Surtout quand la Jeep du facteur
lui passe sur le crâne ! C'est là le premier miracle de sa vie. Alors que
tous le croient mort, il est conduit à l'hôpital où un jeune médecin parvient
à le sauver. Mais que faire d'une seconde vie quand on n'a plus aucune famille
(père disparu, mère alcoolique, grand-mère en maison de retraite) ? Pendant
son interminable séjour à l'hôpital, Edgar a tout le temps de se faire des
amis parmi les éclopés de service, et puis il a un projet existentiel de
taille : retrouver le facteur pour tout lui pardonner... Un roman en forme
de réjouissante saga tragi-comique, où, miracle ultime, Edgar parviendra
même à trouver un sens à sa vie ».
Irvin
D. YALOM, «Mensonges sur le divan», Galaade éditions,
Points, 2006.
Voir ICI.
(nouveau : 27 juin 2009)
Carlos
Ruiz ZAFON, «L'Ombre du vent», Paris, Grasset, 2004.
La Fnac dit : «Quels drames cachent donc les souterrains de la Maison Aldaya,
abandonnée par ses propriétaires, l'une des familles les plus riches de
Barcelone ? Tableau historique, roman d'apprentissage évoquant les émois
de l'adolescence, récit fantastique dans la pure tradition du Fantôme de
l'Opéra ou du Maître et Marguerite, énigme où les mystères s'emboîtent comme
des poupées russes, ce livre mêle inextricablement la littérature et la
vie». Avec Lolita, de Vladimir Nabokov, Belle du Seigneur, d'Albert Cohen,
un des plus beaux romans qu'il m'ait été donné de lire.