Danse, chant, psychologie, inhibitions
(cet article n’a pas, mais alors pas du tout prétention à quelque valeur scientifique. Il s’agit simplement de notes prises au hasard de modestes réflexions aoûtiennes).
A l’occasion du stage-festival DARC de Châteauroux (http://www.danses-darc.com/index.htm[…]/index.htm) voici quelques jours, je remarque combien de tensions psychologiques inconscientes se font jour :
- dans les comportements sociaux des stagiaires,
- dans leur expression artistique,
- au travers des dysfonctionnements et freins à cette expression.
Si la pratique artistique semble parfois dénuée de substrat (disons de causes) psychopathologique, elle vient parfois tenter d’apporter un soin à l’âme.
EN CHANT
Lors d’un cours de chant-jazz-improvisation, la « crispation », la tension intérieure déforment l’émission des notes (de musique). Larynx, cordes vocales, mâchoire de telle personne : tout est tendu, bloqué. Les évidentes capacités – ici vocales – de la personne sont entravées par… elle-même, involontairement.
Une autre, non pas par manque de rythme ou d’oreille, démarre sa partie chantée une fraction de seconde trop tôt. Ou tandis que nous sommes sept à tenir une note (une noire, une blanche, une ronde) puis à la stopper, l’un(e) d’entre nous continue à chanter une fraction de seconde de plus.
J’y vois plusieurs causes, j’y dénote plusieurs facteurs :
- Dans le premier cas (démarrage prématuré), le souci de « bien faire » semble mû par l’injonction inconsciente « sois parfait(e) », ou « Fais + » ou encore « Fais toujours mieux ». Il s’agit là pour le sujet de « ne-pas-commettre-de-faute ». Cette « injonction intérieure », inconsciente, crée une tension qui rend sourd au métronome, au tempo du piano qui nous donne le rythme, ou aux mimiques des autres chanteurs – préparation de l’inspiration, par exemple – qui renseigneraient le chanteur ou la chanteuse « pressée » sur le bon moment, l’exact instant du démarrage.
- Dans le second cas (la note tenue trop longtemps), différents traits inconscients :
1. Une telle centration sur soi (ego), qu’elle rend sourd et aveugle à l’autre (sourd ici au groupe des chanteurs, mais on retrouve ce problème de communication et d’écoute au sein des couples).
2. Le souci de faire entendre sa voix, pour qu’elle soit reconnue, identifiée. L’incertitude d’être aimé-aimable amène le chanteur à poursuivre au delà du temps pour que « le maître » (prof de chant), soit l’éducateur, c’est à dire un substitut de parent, l’entende, au milieu de la « fratrie » ; il s’agit de poursuivre la note soit en pensant « faire-plaisir-en-faisant-bien », soit encore pour que le maître dise « c’est bien. Bravo mon enfant », soit même pour que ce substitut symbolique de parent réprimande – mais cependant remarque, identifie la personne, même de s’être rendue « fautive ».
On remarque de telles attitudes, notamment à l’adolescence, au collège, lorsque l’élève va tenter de se faire identifier-aimer, en quête d’identité (déterminée pour partie par le regard de l’autre), quitte à ce que ce soit au prix de l’engueulade, de la sanction ; qu’importe puisque le bénéfice secondaire, c’est d’être reconnu, distingué, singularisé (comme auparavant, enfant, au sein de la fratrie). Le problème qui s’ensuit, faute de décrypter la cause de cette attitude scolairement préjudiciable, c’est que le jeune s’enferme dans ce seul moyen d’être reconnu, la petite voix intérieure disant « quand tu échoues, on s’occupe de toi, on te distingue. Tu compte alors pour les autres. Tu existes ». J’échoue, donc je suis.
3. L’auto-érotisme peut se révéler dans la trop longue tenue de cette note : le plaisir solitaire et narcissique d’entendre sa propre voix. D’en éprouver les vibrations.
4. Le sadisme et le masochisme : la trop longue tenue d’une note nuit à l’harmonie du chœur, de la production collective : une inconsciente volonté de »casse », héritée du sadisme primaire (habitant initialement tout un chacun). S’ensuit une réprimande (masochisme primaire, archaïque, avec les variantes possibles telles qu’évoquées par la psychanalyste Mélanie Klein au début du siècle dernier).
EN DANSE – comme probablement au théâtre, où sont conviées sur scène nos naturelles composantes hystériques – la psyché joue aussi son rôle et s’entrevoit.
1. Le narcissisme au premier chef. L’œil du danseur irrésistiblement attiré par le miroir qui lui fait face, au delà de la nécessité d’y vérifier l’exactitude du geste.
2. La dimension exhibitionniste, pas tant ni seulement sur la scène, durant la répétition de la chorégraphie, mais entre chaque moment de travail : la réitération de tel geste, au moment pourtant où le chorégraphe, le professeur, réclamait l’attention.
Au sortir du cours, à la cafétéria, dans le couloir, l’emphase et la dramaturgie du geste, la voix forte et les rires forcés du danseur. Ou alors, le danseur scrute s’il fait bien l’objet d’une attention qui, plus que nécessaire, semble parfois vitale : montrer / être vu.
3. L’impact sur muscles et articulations de l’état psychologique. Les tensions psychologiques vont, lors d’exercices simplement fatigants, occasionner claquage ou froissage de muscle, lumbagos, entorses, déplacements de vertèbres…
L’on pourra noter ici que la frontière entre normalité et anormalité, entre pathologique et sain, est fort ténue, voire absente.
Francis Bismuth

