Que faire après ? Que faire quand on s'aperçoit qu'on est après ? Que c'est terminé... mais que l'on se sent malgré tout survivante ?
Excusez la comparaison complètement déplacée, mais je pense à Semprun et à "L'écriture ou la vie". Ou un documentaire très intéressant et bouleversant, passé il y a quelque mois sur LCP "Après les camps, la vie". Cela m’a permis de saisir cet après.
Tenter de décrire cette expérience me ramène à penser à des images que j'ai vues enfant, des images d'une petite fille colombienne prise au piège dans de l'eau, qui dans ma vision d'enfant était en train de mourir sous les yeux d'adultes qui ne faisaient rien. Je ne comprenais pas qu'ils ne fassent rien parce que je ne comprenais pas le contexte de ces images, (catastrophe naturelle, isolement géographique, manque de moyens, nombre de personnes qui, comme elle, allaient mourir). Sauf qu’elle, elle était filmée. Elle a été filmée dans son agonie et le monde entier a pu la voir ELLE en train de mourir. (Ce que je tente d'expliquer est complètement subjectif, et loin de la réalité de l'événement)
Le monde entier n'a pas pu fuir pendant quelques minutes le fait de son impuissance la plus totale, son injustice, la solitude extrême d'une petite fille prise au piège, l'absurdité du monde, la peur, la souffrance, l'abandon.
J'ai longtemps été effrayée par ces images. Longtemps très en colère de l'indécence de cet homme qui l'a filmée, de l'indécence de ces gens qui ont diffusés ces images, de l'indécence de tous ceux qui ont vu SON visage sans compassion, de l'absence de ces parents.
ET il y a quelques temps, je me suis mise à la place de cet homme pour la première fois de ma vie. J'ai repensé ces images autrement.
Que pouvait-il faire d'autre, cet homme ?
Les secours étaient débordés, cette petite fille était isolée. Le contexte géographique ne permettait pas la mise en place de secours adéquat à sa situation. Et surtout, il y en avait tant d'autres à sauver...
Cet homme que je croyais sans cœur a visiblement tout essayé. Et quand il a vu qu'il ne pourrait pas, il aurait pu fuir... Qui lui en aurait voulu ? Tant de gens seraient passés à côté d'elle en refusant de toutes leurs forces de la voir cette petite fille. Comment faire face à ça ?
Et là, j'ai réfléchi. Cet homme, en tant qu'Humain, que pouvait-il faire d'autre que de faire son métier pour SURVIVRE à cette impuissance la plus totale ? Que pouvait-il faire d'autre que de filmer pour donner un SENS à cette injustice la plus immonde, quand on la vit comme ça, face à une petite fille qui aurait pu être sauvée si elle avait été juste ailleurs ? Que pouvait-il faire d'autre que de filmer pour ne pas être le seul témoin de cette atrocité ? Et pourquoi le Monde ne pourrait-il pas être témoin de ce qu'il y a de plus absurde, injuste en lui ? Pour épargner nos âmes délicates ?
Et là j'ai réalisé que NON, les adultes, l'homme n'est pas tout-puissant, et que NON le monde n'est pas juste, et que NON nous ne sommes pas tous égaux face à la vie, et NON nous ne choisissons pas là où nous naissons. Que le monde est souvent absurde et horrible et cela m'a fait très mal d'autant plus que je venais de mettre AU monde une petite fille dans ce monde-là MAIS j'ai aussi réalisé qu'il y a des gens qui savent voir la mort en face et tendre une main.
Parce que je me suis souvent sentie cette petite fille en train d'agoniser. Coincée entre la souffrance et la mort. Et que ce n'est pas quand on est petite et dans son trou qu'on peut voir les mains qui se sont tendues mais APRES. C'était donc qu'il y avait un après...
Voilà, bien sûre j'aurais aimée naître ailleurs, que la vie ne me précipite pas dans ce trou, ne pas vivre tout ça, mais alors je n'aurais pas été MOI.
MOI j'ai eu de la chance, MOI je ne suis pas morte, des mains se sont tendues, alors oui bien sûre, pas celles que j'aurais aimée voir se tendre, pas de la manière dont j'aurais aimée qu'elles se tendent. Parfois c'était même dérisoire par rapport à la souffrance endurée ; ça fout dans une rage sans nom des mains qui se tendent si mal quand on croit être en train de crever MAIS elles se sont tendues ces mains, ET je ne les ai pas lâchées, ça a mis longtemps MAIS je suis sortie de mon trou ET JE NE SUIS PAS MORTE puisqu'il y a un après.
Voilà pour moi cette petite colombienne et ce caméraman c'est MON symbole pour décrire ma souffrance et ma chance, mon malheur et mon bonheur, mon avant et mon après. (Avec tout ce qu'il y a de subjectif dans ma réflexion). C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour apaiser ma colère.
Là où j'en suis maintenant, c'est que pour survivre à la première vague, j'avais décidé de devenir caméraman. Mais à la 2ème vague, je suis tombée et que l'on oublie jamais je pense qu'un jour on a été dans un trou. Que de nombreuses années se sont écoulées entre cet avant et cet après, et qu'aujourd'hui j'ai le sentiment que rien ne peut remplacer ce désir d'être caméraman mais que pour moi c’est trop tard. Je ne sais pas comment transformer tout ça. Ca me prend aux tripes.
Je suis désolée du pavé. C’est surement cucul et gnangnan, à n’y rien comprendre, mais j’avais besoin de partager cela. Je ne sais pas comment le dire autrement.

