Bref retour d’analyste au jargon déchappant*.
par Jean-pierre Journet, lundi 20 décembre 2010, 07:27
Il y a dans la culture actuelle - qui est à la mode ce qu’un produit est à sa pub, c’est-à-dire inconscient en sa plus grande part - la pensée implicite, préconsciente, d’une demande adressée à un professionnel par un client ; cette position, posée d’emblée et franco de port, introductive d’une exigence latente et patente, équivoque comme un ordre de zingueur, doit recevoir satisfaction devisée, datée, assurée et garantie, dans un délai des plus courts.
Ce rapport à l’autre dans sa dimension sociale se façonne et s’ordonne en divers lieux d’échanges depuis la profondeur familiale, pour aboutir à cette place anthropologique tenue par les ravissantes comme objets d’échange dans l’exogamie ; s’en garantissent les lignées avec cette promesse générale de sortie par le haut du pavé. C’est d’ailleurs dans les villes ou les quartiers les plus rupins que l’on voit s’organiser par réseaux subtils les rallyes d’accordailles particulièrement resserrées sur les jeunes à cette fin d’ambition générationnelle. Bien.
Autant se déduisent, à partir des rituels d’échanges et des économies commerciales, les mystiques propres à l’époque, encore discrètes et multiples, venues à ces bords sociaux pour les déterminer de plus en plus, par exemple au titre d’interdits alimentaires, financiers ou vestimentaires, voire de langues. Nous pouvons observer au passage qu’en quelques décennies le commerce, dont on ne saurait omettre qu’il fait feu de tout bois en raison du lieu de bouclage social qu’il occupe dans l’humanité, aura perdu la laïcité. Tous les extrémismes, outre quelques panamistes et autres grossieumes, s’en frottent les paluches. Bon.
Mais sur ce mode du lien social commerçant faisant et tenant de nos jours l’affiche comme jamais (mine de rien jusqu’aux dites femmes surexposées pour des raisons dont on se prive gentiment d’analyser toutes les profondes et gênantes dimensions), on vient aussi bien voir l’analyste avec cette implicite pensée clientéliste ; on lui décrit incidemment son syndrome avec force explication, terminologie savante truffée de signifiants « psy », connaissance des causes et effets, savoir wikipédiste sur la formule, la méthode et le procès, de quoi se déduit par résonance qu’on n’aura pas à venir longtemps ni à creuser beaucoup pour obtenir ce que l’on vient chercher. Le praticien n’a donc plus qu’à ajuster le savoir du client ensuqué au Net sur son gabarit universitaire estampillé par l’Etat, et l’y conformer dans le temps imparti avec la bénédiction de ses neurones miroirs ; tout juste ne doit-il pas de l’artiche à ce si généreux bamé en reflux venu le consulter pour si peu de dérangement.
Et quel est donc l’objet de cette demande ? Que vient-on chercher ? On vient chercher son « moi » développé et inscrit en un plan de carrière dans la réussite généalogique, telle qu’elle se présente depuis la nuit des temps de l’entreprise humaine en ses trois plus visibles et bruyants volets : l’amour, la guerre, le pouvoir. Surtout : sans les ouvrir.
Je plaisante à peine, avec peine. Quelques personnes viennent ainsi demander à ce qu’un scalpel psychique pratique l’ablation du symptôme, qu’on n’en parle plus sans rien en avoir dit, pour atteindre à cette « vision ».
Arrivé là, ayant observé que tout n’y est pas bon à prendre, nous sommes bien obligé de les décevoir, de leur expliquer combien la psychanalyse n’aborde pas l’humain et l’humanité sous ce jour branché et comportemental, chirurgical et esthétique, sociétal et civilisationnel, formateur et conformateur, expertisé et bientôt aux normes ISO - jour dont nous voyons le soir venir par l’Ouest où il s’oriente.
Nous sommes au mieux dans l’obligation de leur dire, à ne vouloir les groumer trop fort, que l’on ne fera rien pour qu’ils guérissent, considérant leur symptôme actuel comme leur identité d’être sexué et parlant, et au contraire nous les enjoignons à en peser, compter, diviser toutes les valeurs proches et lointaines, jusqu’à la plus élémentaire, à toute fin qu’ils en usent sans en dérouiller ni phénerganer l’altérité. Nous ne les encourageons absolument pas à espérer de la psychanalyse un résultat promis par une psychothérapie quelconque, ni à escompter du psychanalyste un acte objectif, mesurable, quantifiable en euros et en mètres, évaluable quant à son efficience à l’aune d’un idéal indescriptible, archaïque et dangereux. Nous n’oublions jamais en leur lâchant le coude de leur proposer d’interroger plutôt ce qu’elles viennent de dire au titre d’un symptôme social auquel elles se trouvent si aliénées et dépendantes, avant de revenir nous voir si elles le souhaitent pour dire quelque chose de ce qui les y fait tant souffrir.
Parce qu’à venir chez le psychanalyste dans cette position moïque et narcissiquement marquée, très tendance mais vaine, ceci dit sans la péjoration du discours courant où s’emploient ces termes, revient - si nous n’avions pas d’éthique et un âge un peu avancé - à les faire s’allonger vingt-cinq bonnes années avant d’atteindre enfin à un travail un peu conséquent concernant leur sujet, ne serait-ce qu’en sa parole. Je n’exagère qu’à peine, qu’à grand’ peine.
Ainsi des gens n’ayant rien retenu de cette rencontre initiale, et moins encore de ce préalable, vinrent quelques autres fois, qui n’en déplacèrent pas une pour deux raisons : d’une ils n’investirent rien qui pût les éclairer un peu sur leur condition de sujet, ayant remisé définitivement cette pleine responsabilité aux autres et à la société, et de deux parce que la résistance à l’anamnèse, puis à la mise en route d’un travail associatif fut si puissante - considérablement renforcée par la dite mode - qu’il eût fallu, je me répète, vingt-cinq bonnes années avant qu’ils en remarquassent une seule leur appartenant (résistance ou association, peu importe là). Toutes les figures fines ou épaisses du gradus de rhétorique et littéraires s’y étant épuisées, le silence étant considéré comme abandon et l’écoute comme incompétence, de guerre lasse et sans avoir soli à la goure, l’analyste s’ennuie face à une telle défense.
Hé bien, ces gens-là me blasent, et la résistance passe alors du coté de l’analyste. Je ne réponds donc pas favorablement à ces demandes quasi injonctives et modélisées de « psychothérapie** », le plus souvent manifestées dès l’entretien au bigophone, et renvoie à la gente psychothérapeute ces tores lacaniens solides et gonflées comme des chambres à air de camion, qu’elles s’y fassent talquer comme elles l’entendent, à savoir : véhiculées par la Grande Influence. A peine forcé-je le trait.
Je dois dire ici en un mot comme en cent combien les personnes venues par les réseaux sociaux d’Internet ont cet abord erroné de la psychanalyse, nonobstant leur souffrance et leur insondable solitude. Cela se doit possiblement à la communication virtuelle structurée comme le fantasme (S barré poinçon de a), par l’intermédiaire de machines ad hoc, faisant d’eux des figurants à l’huile ; on les penche à s’en dégréner un chouille.
Voilà peut-être en quoi la psychanalyse n’est pas universelle - si le fantasme l’est -, et du moins le psychanalyste ne l’est-il pas, sinon à virer focard. C’est son exigence mesurée à ses propres limites, et à l’avantage certain de ces êtres collés à la norme faute d’en vouloir découvrir les marges, les bords, les contours, et d’abord in se.
Hé bien, déplaise, pour s’allonger sur un divan il y a au moins ce pas d’écart à faire ; mais à ces gens, cette liberté file les chocottes ou pire : passe totalement inaperçue ; c’est qu’elle leur est Réelle.
Heureusement un plus grand nombre de personnes a néanmoins défait un peu la gangue de l’artifice social, affalé l’espèce d’écran total du moïsme envapé, et renoncé à l’idée entêtante que tout ce fatras imaginaire, ce baratin du bien être, cette injonction au bonheur déjà vu et armorié partout en tête de gondole puisse apporter une once de solution à leur problème.
Ces gens - noblement simples - travaillent, au sens psychanalytique, sans trop se laisser posséder par l’agitation de blablas électriques et de paillettes luminescentes, pour ne plus très bien supporter l’envahissement psychique et physique confinant au viol de l’intime, son emplâtrage par les masses médiatiques ne sachant plus que faire pour augmenter certains chiffres, mais pas d’autres (leurs missionnaires doivent sauver une planète - et des planètes, il y en a des milliards).
Les gens dont je parle ont en outre une exigence envers eux-mêmes : répondre enfin de leur être. Assurément on ne le fait, humain, qu’en parole.
Parce qu’en analyse, on est sûr d’une seule chose, c’est de n’avoir pas à trouver quelque chose que l’on connaît, chose à demander où l’on veut sauf dans le cadre analytique. Aussi ne faut-il point s’effarer, mais bien plutôt se réjouir qu’un analyste un peu digne de ce titre n’en sache pas plus, because l’inconscient, et encore moins que l’analysant sur son mal de vivre et son destin, sinon qu’il se meurt en vivant ; il est d’abord plongé dans l’embarras et le questionnement, l’incertitude et l’indétermination quant à un savoir pour l’autre ou sur l’autre - eût-il sa petite idée métapsychologique -, d’où son acte d’interprétation rare, pouvant sembler tardif à la conscience, mais suivant le tempo pulsatif de l’inconscient sans rapport aux horloges et métronomes réglés pour la frottiche. L’analyste s’intéresse à une autre scène. Mieux : il est payé pour ça. Mieux encore : c’est le sel de son métier.
Parce qu’en analyse, on est sûr d’une seule chose, c’est de ne connaître l’autre pour en être curieux qu’en ce lien social si particulier en train de s’étayer dans le cadre analytique. Toute l’aventure commence là, et n’en ressort pas pour devoir s’y effondrer un jour. Ici, Freud le dit à propos du rêve, il ne faut pas confondre l’échafaudage et le bâtiment.
De ne pas en ressortir, cette aventure laisse au bout du compte au patient ce surcroît de pouvoir enfin dire « je », mais barré du lien transférentiel à l’analyste.
Bref, tout cela pour dire que si l’on va voir un analyste pour passer au travers et en ressortir indemne, c’est que le symptôme fait assez son beurre en battant sa brelingue. Mieux vaut alors en tartiner le monde, le beau monde des attractions modernes depuis toujours, en pelotant le carme comme on fait de nos jours. Mais encore un autre jour, et l’on comprend qu’il fond et rancie sur le mur d’argent des deux cents familles ; alors on peut penser à la psychanalyse.
C’est dur, mais c’est vrai.
J.P. Bajavournet.
Déc. 2010
* Dictionnaire de l’argot, Albert Doillon, Ed. Robert Laffont, Coll. Bouquins.
** A propos de ce terme, pas un jour ne passe sans qu’une nouvelle vienne opportunément nous faire sa déballe, les deux dernières de ma connaissance étant dixit la « thérapie par les couleurs » et la « thérapie des ruptures et séparations amoureuses ». Vues à la télé et bientôt dans votre fac.