Faire une psychanalyse.
Entreprendre une psychanalyse, c'est probablement réaliser l'une des plus grandes aventures de son existence ; tenter en quelque sorte d’aller à la découverte et à la rencontre de soi-même, d'un "je" à devenir. D'un "je" qui pourrait, de soi, advenir. Pour soi. Devenir soi et ainsi, plus familier qu'étranger à soi-même. Plus pacifié avec son propre tumulte, qu'en état de conflit intérieur.
L’on ne se résout à cette psychanalyse, me semble-t-il, que contraint
par soi-même, que contraint "du dedans", lorsque l'on vascille entre différentes
et contradictoires perceptions de soi. L'on ne s'y résoud que lorsque
la répétition de souffrances, d’échecs,
de ruptures, voire encore d’ordonnances de médicaments, nous
amènent à cette intuition que quelque chose, au fond de soi,
quelque chose d'inconnu en soi, tout autant que semble-t-il, familier, et
qui nous échappe - quelque chose d'inconscient - est à cerner,
à découvrir. A "dé-lier".

L’on ne «se fait psychanalyser» - en fait, chez le psychanalyste, l'on est bien plus analysant de soi-même qu'analysé, avec l'aide du cadre psychanalytique - qu'acculé en quelque sorte, qu’intérieurement, disais-je, contraint. Car une analyse, n'est pas une partie de plaisir : si en effet une part de soi veut comprendre, changer, pénétrer cette énigme de soi à soi, et bien une autre part de soi «fait de la résistance». Une résistance - certes la plupart du temps totalement inconsciente, que le psychanalyste ne devra pas manquer de repérer - résistance souvent rationalisante (une des raisons pour lesquelles l'auto-analyse n'est pas possible) qui tend à préserver, à conserver bien enfoui ce qu'en psychanalyse, vous chercheriez justement, pensez-vous, à exhumer.
Faire une psychanalyse, c'est admettre ses apparentes contradictions comme précisément inhérente à l'existence même. C'est réaliser dans l'analyse des mots, des lapsus, des répétitions, des associations d'idées, des sentiments et des images inattendues qui nous viennent à l'esprit durant et entre les séances, que par exemple, amour et haine - tant de l'autre que de soi - sont intimement entrelacés ; réaliser - autre exemple encore - que le mot "lien", que l'expression "je suis attaché à..." peuvent certes s'entendre dans le sens d'un plaisir (à aimer ou à l'être), mais aussi dans le sens d'une dépendance, d'une addiction, d'une aliénation. Et commencer une psychanalyse, ce peut être réaliser et commencer à admettre que jusque là, l'un des sens du mot - voire même une façon singulière de le prononcer ou de l'avoir entendu prononcé - prenait pour nous le pas sur tous les autres sens possibles. Je prenais ci-dessus l'exemple du mot lien ; en psychanalyse, c’est justement l’exploration du lien qui se tisse aussi entre analyste et analysant(e) (ce qu'en jargon psychanalytique, l'on nomme transfert) qui offre des clés pour l’analyse des «liens intérieurs» - le lien, mot employé entre un chéri et sa chérie, entre enfant et père ou mère, mais tout autant utilisé pour nommer une entrave, des menottes entre deux poignets, quelque chose d’aliénant pouvant susciter la violence, la haine, souvent retournées sur soi – liens parfois réels, mais plus souvent imaginaires ou symboliques et plus souvent encore inconscients (à la fois sus et insus) qu’entretient la personne - avec… le reste du monde actuel, passé ou à venir.
Autre chose encore : Jacques Lacan, psychanalyste français, disait notamment – je cite approximativement - «la vérité ne peut que se mi-dire» et aussi, à propos de la cure, ou du travail psychanalytique «parfois, la guérison vient en plus (par surcroît, en plus du travail d’analyse)» ; ces constats ont au moins deux conséquences.
Deux conséquences de ce qui précède :
Il
arrive qu’au cours ou qu’à l’issue du travail,
les symptômes qui amenèrent à "consulter",
s’effacent. Ou encore : ce que la personne vivait comme douloureux
symptôme, cela devient pour elle partie intégrante d’elle-même.
Elle le fait sien. La guerre intérieure cesse. La personne
"guérit" de ce qui la tourmentait, n’est plus tourmentée
de ce qui l’habite et la fait.
Faire une psychanalyse, c'est un parcours de ré-appropriation de soi, ou plutôt, de découverte d'un soi "intime" ; c'est un escarpé chemin de reconnaissance et de connaissance de soi, par soi. Evidemment, ce travail, cette «naissance» amènent-t-ils des changements chez la personne qui s’y lance - et dans la perception qu'elle a de ses relations à autrui. Et donc souvent, le candidat à l'analyse me dit-il craindre qu'en allant mieux - qu'en voulant aller mieux - tout ce qui tenait (certes de moins en moins, sinon pourquoi vient-il voir le psychanalyste?) s'effondre ; c'est là l'un des pourquoi de la résistance à ce travail d'analyse entrepris, ajouté au fait que cette souffrance, ces "symptômes" dont on souhaiterait se défaire via la cure analytique, et bien cette souffrance, elle a - inconsciemment - sa fonction... Fonction par exemple de "colmatage".
Parmi tant d’autres choses, j’ai bien conscience en écrivant, de l’incomplétude, de l’inexactitude de ces propos partiels. Cette incomplétude, elle est aussi le propre de l’analyse, de l’analysant, du psychanalyste, du désir, de l’être que l’on est.
La psychanalyse enfin, met-elle radicalement en cause les notions de normalité et d'anormalité, de (bonne-) santé, de savoir, de maîtrise, de science, de conscience, de guérison ; elle ne peut donc que déranger tant l'ordre établi que les bienséances de dupe. Elle dérange la personne même qui s’y livre, pointant son inconsciente duplicité avec elle-même. Elle me semble cependant le seul moyen pour approcher le cœur de soi, et implique de profondes conséquences sur la façon de lire nos rapports avec les autres et les évènements, proches ou lointains.
(voir aussi les pages "FORUM PSY, nouveaux textes, infos, discussions")